Il me semble que le lecteur cherche, avec la nouvelle, une expérience de lecture différente d’avec un roman. Pas seulement une expérience plus courte, mais une expérience d’une autre nature. J’y pense comme deux expériences de nage : nager dans l’océan, longtemps, avec des vagues, des courants, les variations du rivage qu’on longe sur notre parcours ; et plonger dans une piscine, aller en apnée ramasser un objet au fonds, remonter.

J’ai une difficulté d’écriture en ce moment : mes piscines sont trop grandes. De monstrueuses piscines dont on ne voit plus les bords ni le fond. Mais ce sont encore des piscines, pas des océans, justement. J’essaie de faire rentrer des océans dans des piscines, ça ne marche pas.

J’avais lu une fois (par l'autrice de SF Mary Robinette Kowal) un calcul permettant de « calibrer » une nouvelle, ou au moins de vérifier (sanity check, dit-on en Anglais) qu’on n’est pas en train de se tromper d’expérience. L’idée générale était de donner un chiffre à une histoire analysée selon le principe des MICE Threads.

  • Milieu : le personnage quitte un milieu familier pour un monde inconnu, jusqu’à ce qu’il revienne à un monde connu (celui du départ ou un autre).
  • Idea : le personnage se pose une question, l’histoire consiste à mettre des obstacles sur son chemin jusqu’à ce qu’il trouve enfin la réponse. Qui, par exemple, a tué Bébé Donge ?
  • Character : le personnage se pose des questions sur lui-même, galère comme pas permis, et trouve une (?) réponse. Les romans d’apprentissage.
  • Event : un événement extérieur vient bouleverser la vie du personnage, qui lutte jusqu’à trouver un nouvel équilibre… ou à la mort, qui est un équilibre particulièrement stable.

Un roman peut mêler plusieurs arcs pour chaque catégorie : 2 personnages venant de 2 lieux différents, dont l’un se pose des questions sur le meurtre de son père tandis que l’autre veut devenir ninja, sont réunis par une éruption volcanique qui déplace des populations entières, etc.

Un arc ouvert doit être refermé.

Le calcul lui-même consiste en ceci : ajoutez le nombre de personnages au nombre de « lieux » et multipliez le tout par, mettons, 1000 mots. Et multipliez le total par le nombre d’arcs que vous avez ouverts dans la « grille d’analyse » MICE ci-dessus, mettons 2 par lettre M. I. C. E. = 8 -> 8000 mots. Divisez le tout par 1,5 : mon histoire devrait faire aux alentours de 5 300 mots.

J’ai en tête des dizaines de facteurs : personnages, lieux, événements, etc. Ma difficulté actuelle ? Où faire passer les ciseaux, où couper pour avoir des nouvelles? Un grand nombre de nouvelles peut-être, mais des nouvelles tout de même, dont les arcs doivent se refermer avant la fin du texte.

Je vous tiens au courant.

🍹 Césaire boit du rhum [rhum]

Les populations d’esclaves n’ont pas été importées dans la Caraïbe pour la production de rhum, elles l’ont été pour la production agricole en générale, de tabac, de cacao, et surtout de sucre. Le rhum est un produit dérivé de la production de sucre, il est aussi un produit dérivé des sociétés esclavagistes.

Du coup il est intéressant de se poser la question historique des rapports des esclaves eux-mêmes au rhum. C’est, évidemment, une histoire complexe et je ne pose ici que quelques cailloux sur le chemin, en m’appuyant en particulier sur le travail de l’anthropologue Frederick H. Smith (Caribbean Rum, A Social and Economic History, University Press of Florida, 2005).

La consommation d’alcool, d’abord, n’était pas inconnue des populations en Afrique même, en particulier le vin de palme et la bière faite à partir de grains fermentés, puis à partir du moment où le commerce avec les européens s’engage, l’alcool importé d’Europe. Nombre de marchands européens des 16e et 17e siècles notent à la fois la consommation de brandy, en particulier, et sa position dans l’échelle sociale : ce produit importé est privilégié par les classes supérieures des sociétés africaines. Assez naturellement, à partir du moment où la production démarre dans la Caraïbe dans la seconde moitié du 17e siècle, le rhum est utilisé dans les échanges avec l’Afrique. À partir de ce moment les Africains réduits en esclavage non seulement ont une connaissance préalable de l’alcool, mais ils peuvent avoir déjà une expérience du rhum. Ce n’est pas vrai au même degré dans toutes les régions, mais par exemple dans les régions de l’Angola ou du Gold Coast, le rhum est présent aux 17e et 18e siècle. Il est par exemple intégré dans les festivals religieux et culturels, et des études d’histoire anthropologique de la religion Akan (Ghana et est de la Côte d’Ivoire) ont montré qu’il était utilisé pour faire le lien entre monde physique et monde spirituel, au même titre que d’autres stratégies comme le jeûne, la privation de sommeil, ou pour des libations lors de cérémonies aux ancêtres, aux esprits, lors de funérailles.

Quand bien même les esclaves n’auraient pas été familiers de cette boisson avant leur réduction en esclavage, il est certain qu’ils y sont immédiatement introduits dans les sociétés esclavagistes. Le Dr Collins, planteur et médecin à Saint Vincent, l’utilise dès le débarquement du bateau pour « adapter » ses esclaves à leur nouvelle situation. Le père Labat en Martinique recommande aux planteurs de réserver 10 % de leur production pour la distribuer aux esclaves. D’après les livres de comptes de la plantation Halse Hall (Jamaïque), chaque esclave recevait une ration annuelle de 25 à 40 litres de rhum. C’est sans compter la quantité que les esclaves pouvaient produire ou se procurer par ailleurs de façon plus autonome. La consommation de rhum est donc encouragée par les propriétaires, dans des proportions qui, aujourd’hui, semblent tout à fait énormes. Au point qu’il est certain que l’alcoolisme était un problème majeur parmi les populations d’esclaves. Une corrélation nette, si ce n’est une causalité, a été établie entre la production de rhum d’une île et le taux de croissance de la population d’esclaves non importés, c’est-à-dire nés localement. Plus l’île produit de rhum, plus la croissance de la population locale est fragile, voire négative.

L’encouragement à la consommation de rhum par les planteurs entre dans le contexte d’un contrôle de la société plus général. C’est dans cette logique par exemple que des rations supplémentaires ou des autorisations de consommation plus larges peuvent être autorisées au moment de certaines fêtes : à Noël et à Pâques en particulier. On est dans la même logique que Carnaval : ponctuellement, un renversement ou au moins une suspension des hiérarchies sociales est autorisé, qui légitime leur renforcement le reste de l’année. C’est une soupape de sécurité. La difficulté, pour ceux qui contrôlent et bénéficient de cette société, est de s’assurer que ça ne dégénère pas. Ça vaut pour les soldats et les marins qui sont sur ces îles, et sont aussi consommateurs de quantités astronomiques d’alcool : ça finit régulièrement en bagarres, voire en émeutes générales qui poussent de temps à autre les autorités à établir des couvre-feux. Les tavernes ferment à 20 h à la Barbade en 1656, à 21 h à Curaçao en 1715, etc. Comme quoi, les fermetures de bars et autres couvre-feux ne sont pas des nouveautés récentes. Si les risques de débordements existent pour les marins, ils sont craints bien plus encore par les blancs de la région pour les populations d’esclaves.

Et de fait il y a bien, parfois, des liens entre rhum et révoltes. L’ivresse, d’une certaine façon, est une fuite, et « vole » le planteur d’une capacité de travail. Elle est donc régulièrement et sévèrement punie : sur la plantation de Pierre Dessalles en Martinique en 1823, l’esclave Césaire reçoit 30 coups de fouet pour ivresse. En 1816 à la Barbade, une révolte d’esclaves démarre pendant les fêtes de Pâques, et une autre démarre pendant les fêtes de Noël à la Jamaïque en 1831. Très souvent, le rhum joue un rôle dans ces révoltes. Par sa consommation en général, mais aussi par son rôle symbolique, en particulier dans les serments, dans la lignée de traditions bien attestées en Afrique parmi les Igbos ou les Akans. Lors d’une révolte à Antigua en 1736 les participants se lient par un serment accompagné de la consommation d’une boisson de rhum, mélangé de poussière prise sur la tombe d’esclaves et de sang de coq. À la Jamaïque en 1769, la boisson du serment est faite de rhum, de terre prise sur une tombe, de poudre à canon et de sang.

La consommation de rhum par les populations d’esclaves montre toute la complexité de l’histoire caribéenne. Les esclaves en sont victimes, mais ils l’insèrent aussi dans une histoire qui leur est propre. C’est une histoire qui s’impose à eux, mais dont ils sont aussi les acteurs.

🗑️ Pages de vieux journal

4 février 1996. En poésie, si tout a été dit, il faut encore vérifier que les contours de ce « tout » ne coïncident pas avec les contours de mon monde, monde nouveau, sans cesse. Il faut poser les mêmes affirmations sans cesse : je suis dans ce monde-là ; il y a quelque chose ; etc.

6 février 1996. Hier soir, conférence de Roubaud au Centre Pompidou, sur le thème de l’objet-roman, qu’il définit implicitement par l’empreinte « en creux » d’une définition positive de la poésie : ainsi, par exemple, le roman est-il paraphrasable, et ne se lit-il qu’une seule fois.

Le roman est confronté à deux problèmes essentiels :

  • la vitesse de l’écriture, qui est plus importante que la vitesse de lecture, à la fois dans le déroulement des événements et dans la langue ;
  • la fin : le roman, malgré toutes les ruses de l’auteur, les ajouts d’analyses psychologiques et d’épilogues qui n’en finissent pas, ne peut pas ne pas finir.
    Sauf le Lancelot en prose, qui est un roman, mais dont la structure en arborescence lui permet de n’avoir des fins que provisoires (ou, c’est comme on veut : l’empêche d’avoir une fin).

7 février 1996. Je sens la chaleur du feu dans mon dos, installé auprès du poêle dans la cuisine de la maison de La-Croix-Aux-Mines, où L.G. m’héberge quelques jours. Je suis, sur cette montagne, à peu près aussi seul que je puisse l’être. Il y a deux maisons habitées un peu plus bas, la neige, la nuit, le chat, le feu qui respire comme une grosse panse rouge… et c’est tout. J’écoute les disques que j’ai trouvés ici (The Cocteau Twins entre autres choses).

« Voici, pauvre et sérieuse, une génération de travailleurs qui tendent à satisfaire leurs besoins les plus élémentaires, la génération de grisaille des ouvriers et des employeurs, — quant à moi, j’exprime le luxe, le jeu, voire l’amusement futile. Cette grisaille-là finira-t-elle par étouffer la splendeur de l’existence ? Comment espérer être jamais compris de tous ces ingénieurs ? Et pourtant… pourtant l’avenir nous dira qui de nous fut profond, qui superficiel » (Witold Gombrowicz)

9 février 1996. Après 48 heures de chutes de neige, j’ai pu ce matin boire mon café dehors, debout contre la porte de la maison qui renvoyait la chaleur du soleil, les yeux plissés, inondés de scintillements. La neige a cette capacité à réduire le décor à sa plus simple expression d’étendue, un espace. Il y a là de la majesté, parce qu’il s’y trouve de la simplicité.

11 février 1996. Dans toute révolution, dans toute guerre de libération, on ne commence pas par éliminer ceux qui nous sont les plus antagonistes, mais par flinguer les modérés, c’est-à-dire par radicaliser le débat. Cette tactique bien connue doit servir à bien des circonstances : ainsi plutôt que de hurler contre une littérature franchement rétrograde et réactionnaire, je préfère taper sur une littérature qui se part d’un masque « progressiste ».

« Je hais Pennac ! Aux chiottes Pennac ! À mort ! Mettez-lui les tripes à l’air, coupez-lui les couilles. Crétin intellecticide, sale raclure !… »

Ah… Un bien fou… Non, c’est vrai : tous ces livres à l’atmosphère douceâtre, qui sentent, à peine, le moisi des maisons de nos grands-mères… Cela m’oppresse.

12 février 1996. Je trouve, à point nommé, ce qui suit dans le Journal de Gombrowicz :

« Littérature molle, informe, sans tranchant ni saillie. Et consciencieuse avec cela, se cramponnant au détail, débonnaire, tendre, et tout… Et ces romans avaient pour auteur des personnes pleines de modestie, voire d’humilité, de louable résignation… et avec ça toujours prêtes à se fondre corps et âme en autrui, ou alors — pourquoi pas ? dans l’existence. »

19 février 1996. Si tous sont vils, aucun ne l’est : il faut au moins un Juste pour que la vilenie des autres soit réelle, pour qu’elle soit.

La poésie n’est plus faite pour être lue ni entendue, mais seulement pour être écrite ou dite. Seul compte le poète, ce chimiste expert ès condensation. Vous me direz qu’il reste malgré tout des lecteurs. Certes. Mais ils ne sont que de 2 types : il y a cet autre poète, chimiste lui-même donc, qui vient voir la tambouille, les solutions de ses collègues ; il y a la vieille bigote, qui ne connaît rien à la chimie, mais qui aime l’idée qu’elle s’en fait et aussi, il faut le dire, le rituel de ces augustes savants qui comparent leurs éprouvettes aux précipités colorés et tirent pensivement sur leur barbichette.

Bien sûr, des croisements sont possibles : il existe ainsi des poètes-bigots. Mais toujours est-il que la poésie (aujourd’hui : je ne dis rien de la poésie d’autres civilisations dans le temps ou l’espace) n’a d’importance que pour son auteur : n’ayant aucune importance, elle n’a aucune responsabilité et peut donc faire ce qu’elle veut. Comme disait, je crois, W. C. Williams : I’ll write whatever I damn please, whenever I damn please, and as I damn please.

22 février 1996. L’idée du journal… De quand date son apparition ? Stendhal en tient un, mais avant ? Il y a les livres de raison, religieux, mais ce ne sont pas encore des journaux au sens où nous l’entendons aujourd’hui… Le genre semble étroitement lié à la « modernité », à la Réforme et au monde bourgeois… Noter les événements passés de jour en jour dans une vie qui, de toute façon, vous glisse entre les doigts comme du sable. Mais, au moins, laisser une infime trace, une progéniture de mots, de petits gestes, de petites pensées… Le journal comme instrument de lutte contre la futilité de la condition humaine. C’est une aspirine pour lutter contre la mort.

28 février 1996. Il y a des chrétiens pour qui la relation à Dieu est toute personnelle (« Dieu me dit que… » m’a aujourd’hui expliqué un tel spécimen), pour qui chaque homme est, en quelque façon, sa propre Église. Mais ces églises, qui sont des forteresses, m’effraient : Dieu s’est révélé en cet homme, il n’y a rien à dire de plus ; il n’y a plus moyen d’entrer en contact avec eux, vous ne faites que tourner autour avec, toujours, la peur qu’une telle église ne fasse un jour, bien simplement et sans haine, s’abattre une de ses tours sur votre tête.

🎧 Dans mes oreilles

audio-thumbnail
Dans la cathédrale de Reims
0:00
/1:00

🔖 Favoris

  • Craig Mod. Memberships Work. What I learned during the third year of running my SPECIAL PROJECTS membership program. Craig Mod décortique par le menu comment il fait fonctionner un projet d'édition hors des circuits éditoriaux "normaux" en cultivant une relation directe avec ses lecteurs. Un sujet qui m'intéresse particulièrement comme vous vous en doutez.
  • Daphne Keller. When Platforms Do the State’s Bidding, Who Is Accountable? Not the Government, Says Israel’s Supreme Court. Daphne Keller travaille au Stanford Center for Internet and Society et collabore fréquement avec le site Lawfare. Dans cet article elle examine, à travers un cas récent devant les tribunaux israéliens, Adalah v. Cyber Unit, comment s'articule la relation à trois entre plateformes, gouvernements et utilisateurs en matière de censure en ligne. Il y a longtemps que je veux écrire sur le sujet, et je collectionne donc ce genre d'articles.
  • Beau Miles' YouTube Channel. https://www.youtube.com/c/BeauMiles
  • Serious Play. Video games are taking over the world and it's time for Design to take them seriously.